Ananké ne rêve pas aux voitures volantes

Histoires de fin du monde
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Comment s’annonce la fin du monde ?

Ananké, 14 ans, collégienne

C’est l’hiver et Ananké s’emmerde. Obligée, comme chaque année, de passer une semaine entière seule chez ses grands-parents. Ils habitent un patelin paumé des Vosges qu’ils partagent avec une petite centaine d’âmes en peine, des rescapés d’un autre siècle, éternellement tourmentés par le passé et par cette affirmation figée dans le marbre : c’était mieux avant. Pour couronner le tout, le village est l’un des derniers bastions à résister au réseau 4G en France. Peut-être que le Fabien Verdot, l’une des rares personnes de moins de 50 ans de la commune, y est pour quelque chose : affublé en permanence d’un chapeau d’aluminium, il s’oppose à grand coups de pétitions contre toutes les ondes possibles et imaginables qui risqueraient de perturber la quiétude, et la santé, des habitants.

Chez les vieux, le temps s’étire, le temps s’allonge ; et Ananké soupire en regardant le misérable « h+ » clignoter en haut de son écran de smartphone, à peine de quoi rafraichir son actualité sur Snapchat. Dehors, un bon mètre de neige lui ôte toute velléité de sortir ; alors l’adolescente se réfugie dans le grenier. Ce dernier renferme des trésors oubliés, vestiges d’époques qu’Ananké n’a pas connu mais qui la fascinent quand même. Son grand-père a grandi dans cette maison durant les années 50 et 60, puis son père après lui. Au vu de la pile de magazines Science & Vie qui prend la poussière dans une vieille armoire, tous deux étaient passionnés de science. Son grand-père sera toutefois devenu agriculteur, comme tous ses ancêtres depuis au moins Louis VII. En son temps, on ne brisait pas facilement une destinée familiale. Aimer la physique à 12 ans c’est bien, à condition de ne pas prétendre à des études supérieures. On n’aime pas vraiment ceux qui se croient au-dessus de la mêlée dans ce petit village des Vosges. Son père aura eu plus de courage, ou de soutien probablement. Il faut dire aussi que, lorsque la question de son orientation professionnelle s’est posée dans les années 80, l’agriculture française battait déjà de l’aile. Il fait aujourd’hui de la recherche expérimentale dans un laboratoire publique. De là à parler de réparation filiale, il n’y a qu’un pas.

Ananké laisse glisser ses doigts sur les couvertures un peu jaunies des magazines. Elle les dépoussière en dessinant des formes géométrique aléatoires, puis finit par saisir une pile au hasard. Installée dans un vieux fauteuil qui suinte l’humidité, elle ouvre une revue. Numéro spécial de 1959 : La vie en l’An 2000. Ananké ricane, le dossier est illustré par une voiture volante à l’allure étrange : une grosse carlingue que l’on peut voir dans les vieux films mais sur laquelle un dessinateur a rajouté des ailerons d’avion. En légende on peut y lire « l’auto de demain ». Ananké ricane de plus belle, qui dit encore « auto » ? Et surtout : où sont les voitures volantes ?

Alors qu’elle feuillette d’autres numéros, Ananké fait un constat : l’an 2000 est partout. Révolution scientifique, technologique, sociale… En l’an 2000, il n’y aura plus de pauvreté, plus de maladies, les machines travailleront pour les hommes, et les hommes seront heureux. Est-ce dans cet idéal que son grand-père a grandi ? Et son père, né en 1970, 30 ans avant l’an 2000 ; a-t-il lui aussi imaginé des sirènes et des merveilles pour le nouveau millénaire ? Pour elle, dans 30 ans ce ne sera pas l’an 2000 mais l’an 2050. Elle a aujourd’hui 14 ans, elle en aura alors 44. Quel est son horizon ?

Ananké sort son téléphone de sa poche, quelques barres s’illuminent à côté du « h+ » clignotant. Elle ouvre Google et tape sobrement : 2050. Il faut un temps infini, au moins 30 secondes, pour simplement afficher la page de résultats. Ananké ne cherche pas plus, elle veut juste un aperçu des promesses faites à sa génération. Elle veut savoir si elle peut, elle aussi, rêver à des voitures volantes.

« …2050,2100 : La destruction de notre planète… »
« …il fera aussi chaud à Paris qu’à Marseille… »
« …pourra-t-on nourrir 10 milliards d’êtres humains en 2050… »
« …des tempêtes et des inondations… »
« …plus de banquise pour 2050… »
« …1 milliards de réfugiés climatiques… »

Ananké frémit à cette lecture, ou bien est-ce en réaction au courant d’air qui perce la mansarde. Le réchauffement climatique, elle connaît, on lui en parle assez souvent. Dans son collège, il y a même des élèves qui refusent d’aller en cours un jour par semaine pour protester contre la prétendue inaction du gouvernement pour traiter les problèmes de demain. Ils ont des dreadlocks, ils s’habillent mal, avec ses amis Ananké les a toujours relativement peu considérés.  Mais tout de même, il y a cette inquiétude comme tapit au fond de son ventre, et qui se rappelle à elle parfois : et si effectivement demain tout s’effondrait ?

Ananké s’interroge. Elle connaît mal l’Histoire. Est-ce qu’en tout temps l’horizon d’une génération était radieux ? A-t-on toujours promis un avenir meilleur à la jeunesse ? Fera-t-elle parmi des premiers à qui on confisque le futur ? Dans sa conception, le temps est une chose immuable, une ligne qui progresse toujours, et jamais ne s’effrite. Le temps ne répond pas aux lois physiques du monde matériel. Pour Ananké, le temps ne s’use pas, il ne peut pas s’user. Elle en est convaincue.

Mais si elle se trompait ? Et si le temps avait lui aussi un terme. Comme la batterie de son téléphone, qui lentement se décharge. Et si Ananké allait connaître la fin du temps ?


Aller plus loin

Réfléchit-on vraiment à l’avenir, quand on est adolescent ? A en juger par la mobilisation des collégiens, lycéens et étudiants à travers l’Europe, la réponse semble plutôt oui. Ils sont en effet plusieurs milliers à refuser d’aller étudier un jour par semaine, à faire la grève de l’école, au nom du réchauffement climatique. Ils disent : « ah quoi bon ? Si demain plus rien n’existe ». Leur muse s’appelle Greta Thunberg, vous en avez sans doute entendu parler. Certains se réjouissent de cette jeunesse qui se mobilise, d’autres la trouvent naïve, voire manipulée.

Se projeter dans une société différente, dans une condition autre que celle dans laquelle on vit sur l’instant, n’a pas toujours été une évidence. Si on grossit le trait, avant le 18ème siècle ça semblait même difficilement envisageable pour l’immense majorité de la population. Avec le « Progrès » les choses changent vite, tellement vite qu’on peut les voir s’inviter dans sa propre vie et sur des temps relativement courts. Et donc la jeunesse peut s’imaginer un futur différent.

Représentation de l’an 2000 en 1900 pour l’Exposition Universelle de Paris

Mes grands-parents ont été témoins de la 2nd guerre mondiale et de ses horreurs. Il se seraient contentés, je crois, d’une paix durable. Il la connaîtront (au moins sur le territoire français) ainsi qu’un progrès technique qui améliorera grandement leur quotidien. Mes parents ont grandi durant les Trente Glorieuses, on leur a promis à eux le confort matériel et une certaine aisance financière pour leurs vieux jours. Ils l’auront.

L’an 2000 vu par Sciences & Vie en 1959

Moi je suis né à la Fin de l’Histoire, on m’a d’abord promis un avenir radieux fait de paix et de confort. Par bien des façons, je l’ai eu et le connais toujours. Mais il n’aura fallu que quelques années pour qu’on passe de la Fin de l’Histoire à la Fin du Monde. Les générations avant la mienne ont connu leurs lots de peines, les menaces de la guerre et de la bombe atomique. Mais le discours général s’alignait quand même sur un mieux-être, un enrichissement de chaque individu rendu possible grâce à la technique et au progrès. D’ailleurs, en l’an 2000 les objectifs du Millénaire de l’ONU avaient pour ambition d’étendre ce confort et cette richesse très occidentale à l’ensemble de la planète.

Pourtant, c’est ce confort et cette hyper abondance que les jeunes générations remettent en cause aujourd’hui. Petit à petit, elles semblent comprendre que leur avenir ne sera probablement pas fait d’abondance et de richesse, mais de sobriété ; et peut-être même de privations. Depuis l’avènement de ce fameux « Progrès », c’est peut-être la première fois que l’on ne promet pas plus mais moins à l’ensemble d’une génération et à celles qui lui succéderont. Il va falloir renoncer à beaucoup de choses, les jeunes en prennent de plus en plus en conscience. Mais l’accepter est une autre paire de manches…

En attendant, la question qui taraude certains jeunes est la suivante : comment vivre dans un monde qui meurt ?

Pour en savoir plus :

Crédit photo de couverture :

unsplash-logoTim Ruß

2 Commentaires

  1. Bonjour et bravo pour ce blog !

    Est-il possible de s’abonner pour être avertie des nouveaux billets de blog?
    Autrement je vais voir pour enregistrer en RSS !

    Merci pour ces récits, je crois vivre dans les mêmes contradictions au quotidien, bien qu’essayant d’agir à mon humble niveau. Voir que d’autres pensent aussi comme nous fait du bien, on se sent un peu moins seul !

    • Bonjour Alex,

      Merci beaucoup pour votre commentaire !
      Nous sommes tous dans la même « galère » finalement, plus j’en parle autour de moi et plus je me rends compte que nous sommes nombreux à nous préoccuper de ces questions…

      Pour le suivi, je pense créer une page Facebook, je ne manquerai pas de vous informer quand ce sera le cas 😉
      En attendant vous pouvez effectivement m’enregistrer en RSS : https://ruina.fr/feed

      [EDIT] : il est désormais possible de suivre le blog sur la page Facebook https://www.facebook.com/ruina.fr/

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