Argo découvre le bois qui n’existe pas

Histoires de fin du monde
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Comment s’annonce la fin du monde ?

 Argo, 15 ans, membre de la tribu des Sentinelles, archipel des îles Andaman

 

Dessinée à Atlanta, faite de PET moulé, étiquetée rouge pétard puis remplie du précieux nectar qui aura épuisé une nappe phréatique de l’Uttar Pradesh, une de plus. Elle aura voyagé, légalement, jusqu’à un petit village de pêcheurs du Bangladesh. Là, elle aura été consommée, puis conservée dans le coin d’une chaumière. Utilisée, réutilisée pour aller chercher l’eau du puits. Elle aurait pu terminer dans une décharge, comme toutes les autres ; mais une cuisinière avertie lui aura épargné ce destin funeste. Elle aura survécu à plusieurs inondations, toujours sauvée des flots par une main qui passait là. Elle aurait pu devenir un talisman ; mais le pragmatisme a depuis longtemps détrôné les dieux.

Un jour vint l’inondation de trop. Un petit groupe, parmi lequel la cuisinière avertie, dut se réunir et prit la décision irrévocable de partir. Il aura fallu la débauche énergétique de toute l’Humanité pour rendre la terre de leurs ancêtres hostile. Partir, mais pour aller où ? Au nord, s’ajouter à la misère des villes, aux bidonvilles grandissants ? Et plus haut encore, c’était près de 3 200 kilomètres de mur qui les attendaient. Ils étaient pêcheurs, marins, ils avaient des bateaux et du savoir, ils n’avaient pas peur des eaux noires. Ils s’embarquèrent pour la Birmanie, ou la Malaisie.

Elle aura été coupée en deux et son étiquette, devenue illisible, aura été arrachée. Utilisée comme un bol pour servir du bouillon de poisson, ou pour récupérer les eaux de pluie. Sur cette coque de noix, elle aura apporté plus de réconfort que le breuvage sucré qu’elle contenait, autrefois. Au cœur du Golfe du Bengale, elle aura néanmoins coulé avec le reste de l’équipage. Ignorée par la vie sous-marine, ballotée par les marées, elle aura ressurgi quelques jours plus tard sur une plage de l’île North Sentinel, de l’archipel des îles Andaman.

C’est là qu’Argo la trouva, engoncée dans le sable, une moitié de bouteille de Coca-Cola au plastique légèrement blanchi par le frottement du sel, du sable et des vents. Argo ne connaissait pas le plastique, mais il savait qu’au-delà de la barrière de corail il y avait un monde qui lui était inconnu et que, parfois, des bribes de cet inconnu s’échouaient sur la plage. Depuis son enfance, son père et sa mère lui disaient que tout ce qui venait de l’extérieur était mauvais, que seule comptait la forêt. Argo ne croyait pas aux démons. Il était trop jeune pour se souvenir du dernier étranger qui s’était aventuré sur leur île, et qui avait fini transpercé par les flèches de ses aïeux. Sur les Autres, les mémoires racontaient des histoires sordides d’enfants kidnappés et dévorés.

Argo ne croyait pas aux démons, aussi il sortit le cul-de-bouteille du sable et l’examina. C’était fin, comme de l’écorce, mais c’était chaud, et non friable. Il pouvait voir à travers, comme de l’eau, mais c’était dur et ça ne s’écoulait pas entre ses doigts. Il en conclut que c’était fait de bois, d’un bois qui n’existait pas. Il imagina des forêts entières, transparentes. À moins que, vivant, le bois ne transpire une sève opaque et blanchâtre ? Et les feuilles, étaient-elles transparentes elles aussi ? Argo se représenta la chasse dans une forêt faite du bois qui n’existe pas. Repérer les nids d’abeille pour récupérer leur miel serait facile, mais comment surprendre les cochons si l’on ne peut se camoufler ?

Debout sur la plage, une demi-bouteille de Coca-Cola dans la main, Argo sonda son imaginaire pendant de longues minutes. Ailleurs, au fond de l’océan Indien, les cadavres des nouveaux damnés de la Terre avaient coulé et ne pourraient jamais témoigner de l’origine du bois qui n’existe pas. Ni des catastrophes à venir.

 


ALLER PLUS LOIN

La tribu des Sentinelles vit dans les îles Andaman, dans l’océan Indien. Réputé pour être un des peuples les plus isolé au monde, les Sentinelles refusent tout contact avec l’extérieur, à grands coups de flèches. S’ils ont survécu au tsunami de 2004, il est fort à parier que leur île subira la montée des eaux liée au réchauffement climatique. Selon les études, les projections vont d’une hausse globale des océans de 30 centimètres à 2 mètres d’ici 2100. A noter qu’une augmentation d’un mètre du niveau de la mer suffirait déjà à engloutir une bonne partie des Pays-Bas. Voir ce sympathique simulateur  : http://flood.firetree.net/

Mais c’est surtout au Bangladesh que plane la menace de la montée des eaux. A vrai dire, le pays doit déjà faire face à la multiplication des inondations sur son territoire, qui ravagent régulièrement les villages côtiers et qui provoquent des mouvements de population considérables. Les Bengalis sont parmi les premiers réfugiés climatiques du monde. Le problème c’est que le Bangladesh est pauvre, hyper densément peuplé et enclavé dans une Inde qui ne se sent pas prête à les accueillir (en saupoudrant le tout de conflits ethniques et religieux séculaires entre les deux pays, on obtient le cocktail parfait du désastre) : soit les habitants s’entassent dans des bidonvilles qui finiront, tôt ou tard, par être engloutis également, soit ils tentent de fuir dans les pays alentours au premier duquel l’Inde qui ne cesse de durcir son contrôle aux frontières. Soit ils s’adaptent, et parfois même très bien.

Pour le cynique, le Bangladesh se révèle être un laboratoire des catastrophes climatiques à venir et de leurs conséquences sur les populations humaines. Ou le terrible côtoie l’espoir, comme le décrit si bien cet article du National Géographic : https://www.nationalgeographic.fr/environnement/2013/08/comment-les-bangladais-sadaptent-aux-variations-du-climat-et-aux-inondations

Crédit photo de couverture :

unsplash-logoScott Van Hoy

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