Bertrand a un carnet de commandes bien rempli

Histoires de fin du monde
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Comment s’annonce la fin du monde ?

Bertrand, 42 ans, profession non règlementée

Se faire passer pour un touriste, rien de plus facile. Une chemise à fleurs, un appareil photo autour du cou, des RayBan fumées, un pantacourt beige et, bien sûr, des chaussettes montantes. À chaque arrêt du groupe, il dégaine et, les yeux dans le viseur, mitraille les ruines de Chichén Itzá.

Clic clic clic. Bertrand shoote à tout va.

Un couple de Japonais lui demande s’il peut les prendre en photo, il accepte avec le sourire, baragouine un anglais faussement mauvais. Trop facile. En fait, tout est devenu facile dans son métier. C’est un contact qui lui en avait parlé, « tu verras amigo, ici c’est l’El Dorado ». Bertrand commençait à fatiguer, dans la vieille Europe les clients se faisaient plus rares. Et puis ça devenait compliqué d’être propre. Trop de connectés, trop d’immédiateté dans la circulation de l’information, et surtout de vraies enquêtes par des policiers zélés. Il se souvient ces longs mois de repérage pour chaque coup, à guetter dans une planque miteuse. Alors c’était bien payé, certes, mais ça demandait énormément de préparation, il fallait réfléchir au plan parfait pour maquiller l’affaire en accident, en suicide. En 10 ans, Bertrand n’avait utilisé son fusil FR-F2 qu’une seule fois ; et en encore c’était en Ukraine. Pour le reste c’était magouille, empoisonnement, sabotage… prise de tête.

Alors Bertrand s’est reconverti dans « l’activiste environnemental », un secteur porteur en Amérique du Sud. Pour le moment il roule sa bosse au Mexique, mais il paraît qu’il y a du boulot au Brésil, aussi. Enfin, il ne se plaint pas : les jobs s’enchainent, le climat est idéal, les putes pas dégueu’. Le gros avantage, c’est qu’il n’a presque pas besoin de se cacher. Souvent on lui envoie juste un nom par Telegram, et il fait lui-même une recherche sur Google pour avoir le visage et le lieu. Ensuite, c’est l’affaire de quelques jours, il loue un SUV, observe les trajets réguliers de la cible et se trouve un perchoir. Combien de fois, dans la moiteur du Yucatan ou la poussière du Durango, a-t-il attendu en position, comme on le lui avait appris à l’armée ? Le temps de verrouiller une gueule derrière un pare-brise ou une fenêtre.

Bang bang bang. Bertrand shoote à tout va.

Il n’a pas besoin d’être discret, pas de fioritures. C’est même l’inverse, parfois les clients lui demandent « du spectacle » : un assassinat en plein jour et avec témoins, histoire de bien montrer aux culs terreux que la loi écrite dans les livres n’existe pas. Ici, la véritable loi n’a pas de corps, c’est une chimère, un monstre d’éther qui occupe tous les esprits. On respecte les gros, on ne parle pas à la police, on fait profil bas. Tous les corps intermédiaires sont corrompus jusqu’à la moelle, et le sentiment d’impunité suinte des puissants comme s’ils se baignaient dedans chaque matin. C’est tellement flagrant qu’un client l’a même invité chez lui pour dîner le mois dernier, avec sa femme et ses gosses. Une ponte de l’agrobusiness. Il voulait rencontrer « le français, el hombre qui tue vite et bien ». Sans déconner, Bertrand a cru qu’il allait lui remettre un cadre avec sa photo, et inscrit en lettres d’or : « employé du mois ».

Ce matin Bertrand a rendez-vous avec les ruines mayas, ce soir avec José Alvarez. Il paraît que Singapour manque de place, que pour continuer à croître il lui faut avaler l’océan, et que la ville est prête à payer chaque gramme de sable nécessaire à son projet au prix de l’or. Ça tombe bien, s’il y a longtemps que les Conquistadores ont épuisé toutes les mines d’or et d’argent du Mexique, du sable il en reste plein les fonds de rivières. Le client de Bertrand s’est spécialisé dans le dragage et la revente de sable pour la construction, et sa cible, José Alvarez, dans la protection des rivières du Yucatan. La différence notable entre son client et sa cible, c’est que le premier lui a promis 1 000 000 de pesos contre la tête du second, avec une prime de 200 000 pesos si des traces évidentes de tortures sont retrouvées sur le corps de la victime.

José Alvarez… encore un gars du cru, une âme charitable qui veut jouer les héros de Dame Nature, enlacer les arbres ou sauver un piaf à crête arc-en-ciel. Il habite seul une maison isolée, la police a déjà été graissée. Bref, de l’argent facilement gagné, simple et plaisant, comme la tequila qu’il boira en rentrant.

Glou glou glou. Bertrand shoote à tout va.


Aller plus loin

De plus en plus de gens se lèvent pour protéger l’environnement, et en particulier les autochtones des zones les plus agressées en Amérique Latine, en Asie du Sud-Est… Ce qui n’arrange pas les affaires des secteurs miniers, de la construction ou de l’exploitation forestière dont les dirigeants baignent souvent dans les mêmes eaux que la pègre ; et quand les affaires copinent avec la mafia, cela fait des morts. Ainsi, une nouvelle statistique fait parler d’elle depuis deux décennies : l’assassinat d’activistes environnementaux. Un chiffre qui a été multiplié par 4 entre 2002 et 2017, pour atteindre 207 assassinats uniquement sur l’année 2017. Cela englobe ceux qui s’élèvent contre la destruction de la forêt amazonienne au Brésil, les rangers africains qui luttent contre le trafic d’ivoire, les habitants Péruviens, Philippins, Mexicains… qui s’opposent à des projets de mines de charbon, de carrières de pierres, de barrages…

Nombres de meurtres recensés en 2018 par Global Witness

Selon Global Witness, une ONG spécialisée dans les luttes pour l’environnement, le nombre de meurtres risque d’augmenter fortement dans les prochaines années à mesure que l’urgence écologique se diffuse dans les populations en même temps que la loi des affaires tente de mettre la main sur les derniers bastions naturels du globe. L’ONG relève aussi le sentiment d’impunité qui règne, les assassinats donnant rarement suite à des poursuites judiciaires et sont même parfois à demi encouragés par les discours de politiques comme Jair Bolsonaro au Brésil ou Rodrigo Duterte aux Philippines.

Tuer des activistes environnementaux est ainsi devenu le nouveau secteur porteur du marché de la mort, avis aux amateurs.

Pour en savoir plus :

Crédit photo de couverture :

unsplash-logoCristian Grecu

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