Cédric abandonne son héritage

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Comment s’annonce la fin du monde ?

Cédric, 31 ans, expatrié

Cédric n’avait jamais vraiment interrogé son désir d’enfant. Issu d’une fratrie nombreuse, il a toujours été un habitué des rassemblements familiaux peuplés ; où chaque tribu s’extirpe de son coin de France et débarque en monospace, où il y a assez de jambes pour organiser des tournois de foot. Depuis toujours, fonder une famille et vieillir avec une progéniture faisait partie du Grand Tout, le questionner n’aurait pas eu de sens.

Avec Pauline, ils avaient abordé le sujet des enfants assez tôt. Enfin, ils avaient surtout discuté du cadre, des conditions. Deux enfants, peut-être trois, et une grande maison où chacun aurait sa chambre. Ils quitteraient leur vie d’expatriés à Casablanca et s’installeraient en province, dans les environs de Nantes probablement. Ils auraient un jardin, ils ne seraient pas loin de la mer. L’hiver, ils descendraient jusqu’aux Pyrénées admirer le cirque de Gavarnie enneigé ; et les enfants passeraient leur première étoile. La famille de Pauline habitant Nantes, ce serait l’idéal pour les repas du dimanche. Et pour les anniversaires, côté Cédric, ils ne seraient pas si loin de Poitiers. Ils offriraient une éducation riche, mais non restrictive. Myrtille et Léopold iraient probablement dans une école Montessori, leur nounou parlerait anglais.

Quand ils fantasment ensemble, Pauline et Cédric rient de leur propre cliché. Mais c’est leur cliché, un scénario commun qu’ils ont élaboré à peu près en même temps, sans se concerter, et qu’ils ont été les premiers surpris à partager peu après leur rencontre.

Toutefois, Cédric a aujourd’hui 31 ans. Ce désir flottant, immuable, a enfin lâché l’ancre et s’impose au réel. Cédric est le dernier de ses frères qui n’a pas conçu, le dernier que ses parents questionnent. Certes il y a l’école Montessori, et la nounou anglaise ; mais au-delà de ça, qu’est-ce qu’il pourrait bien apporter à des petits hommes ? Qu’est-ce ça implique ? Pour Pauline c’est facile, évident, pense Cédric. Elle a tellement d’amour à donner, il voit très bien ce qu’elle pourrait transmettre et comment. Ses doutes seront vite effacés quand elle tiendra les fruits de leur union entre ses mains, il en est certain. Pour elle, moins pour lui. Sa conception de la transmission à lui est moins émotionnelle, sans doute plus primaire. Elle est intimement liée à la notion d’héritage.

Quand il s’imagine père, Cédric devient un passeur. Sur le plan génétique, bien sûr, mais pas que. Passeur de savoir, autrement plus que de sa calvitie précoce et de ses pieds palmés. C’est son côté démiurge, un peu mégalo, Cédric veut offrir la vie, pas juste la donner ; et encore moins l’infliger. Il veut prendre de la glaise fraiche et modeler des individus à même de remplir leur vie de bons moments, capables d’enrichir tout ce qu’ils touchent et tout ce qu’ils voient. Il veut qu’ils apprennent de ses propres erreurs, il veut qu’ils soient meilleurs que lui. Il veut qu’ils soient heureux.

Et c’est tout le problème, car Cédric a peur. Il voit les catastrophes écologiques, il ressent les tensions sociales, la colère des perdants d’un système qu’il juge à l’agonie. Il voudrait donner en héritage les merveilles du monde, mais il n’a pas d’emprise sur leur destruction. Il aimerait que ses enfants puissent voir des éléphants, ou peut-être simplement des hirondelles, et les lacs d’altitude, et le cirque de Gavarnie sous la neige. Il aimerait garantir à ses enfants un avenir serein, mais tout ce qui dépasse l’horizon 2030 lui semble affreusement sombre. Comme si la fumée d’un monde en ruine l’empêchait de voir au-delà. Il aimerait leur enseigner ses erreurs, mais elles aussi deviennent floues alors qu’il s’interroge sur sa propre responsabilité. Il se demande maintenant si tout ce qu’il peut transmettre ne serait qu’un mélange de craintes, de culpabilité et de rancœur.

Face à lui, sa télévision lui impose les feux inépuisables d’Australie, et les statistiques mortifères sur les milliards d’animaux calcinés, sur les millions d’hectares consumés ; et le cynisme du Premier ministre australien, les yeux bandés. En lui une impression s’accroche jusque dans sa chair et lui perce le cœur, elle lui susurre à l’oreille que tout va brûler et qu’il ne peut rien y faire.

Alors, à l’aube de ce qui devait être sa vie de père, Cédric voit son héritage lui glisser entre les doigts ; et son désir d’enfant avec lui.


Aller plus loin

Aux Etats-Unis, on les appelle les GINKs, pour « Green Inclination ; No Kids« . Au départ, c’est un mouvement qui mêle luttes féministes et combats écologiques, emmené par des personnalités comme Lisa Hymas aux Etats-Unis ou Corinne Maier en France. C’est d’abord une revendication venue des femmes, mais qui interroge tout le monde aujourd’hui. Femmes, hommes, personnes en couple ou célibataires, nombreux sont ceux qui interrogent leur désir d’enfant.

D’abord par pragmatisme : avoir un enfant, est-ce bien responsable ? Au nom du combat écologique, certains jugent le fait d’enfanter comme une décision égoïste voire carrément destructrice pour la planète. Pour l’ancien ministre écologiste Yves Cochet, avoir un enfant en Europe aurait un « coût écologique » comparable à 620 trajets Paris-New-York ; au point qu’il suggère la mise en place d’une pénalité financière en cas de troisième enfant dans une famille. On ajoute, on soustrait, on calcule l’empreinte carbone de nos têtes blondes.

Inquiétudes quant à la démographie : la locomotive du Progrès arrivera-t-elle à suivre la croissance ? (Steve Greenberg)

Mais c’est également une interrogation qui fait intervenir des émotions mélangées de peur, d’angoisse, de craintes. Avec cette question qui revient : avoir un enfant, est-ce juste ? Est-ce lui faire un cadeau ? Quelle Terre va-t-on lui laisser ? L’inquiétude générale et grandissante sur l’avenir de la planète semble donc impacter jusque dans nos désirs les plus profonds et les plus forts. Ici des jeunes qui réclament leur vasectomie ou ligature des trompes avant même d’avoir 30 ans, là des couples se demandent s’ils ne feraient pas mieux d’adopter ceux qui n’ont pas choisi d’être là plutôt que d’ajouter au monde.

Plus les forêts brûlent, plus les poissons meurent, plus les eaux débordent et plus le « soyez féconds, multipliez-vous » biblique prend du plomb dans l’aile. Tandis que Malthus, lui, revient à la mode.

Pourtant, la question de la démographie n’est pas tranchée, d’une manière générale deux visions s’opposent. Il y a ceux pour qui limiter la population est le meilleur moyen de lutter contre le réchauffement climatique ; et ceux qui considèrent que modifier les modes de vies (en particuliers en Occident) est le premier combat à mener. Le débat est donc lancé.

Pour certains, la démographie est un faux problème ; au contraire de l’inégalité des richesses et des modes de vie (Matt Wuerker)

Pour en savoir plus :

Crédit photo de couverture :

unsplash-logoAlex Guillaume

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