Il n’y a plus de bières dans le frigo de Valentin

Histoires de fin du monde
Descendre

Comment s’annonce la fin du monde ?

Valentin, 39 ans, sans emploi

Vue du ciel, la petite commune de Solignat ressemble à un triangle. Par deux de ses bouts passe la départementale qui mène à Issoire, la « ville », puis plus loin à Clermont-Ferrand, la « mégalopole ». Valentin c’est le gars du troisième coin, ce bout par lequel rien ne passe. Il vit sur la frontière entre la cité et les champs. Et il n’y a plus de bières dans son frigo.

Tous les samedis, Valentin se rend à l’Intermarché d’Issoire. C’est son épopée hebdomadaire, son aventure. Le reste du temps il demeure à Solignat, à lever du coude au PMU, avec le Fernand et le Jacques. Quelques fois, quand il en a l’énergie, il grimpe au sommet du Puy d’Ysson qui borde le patelin. Alors il contemple les cultures alentour. Et quand, l’été, un soleil rouge et rose s’écrase dans la plaine, Valentin se dit qu’il est le plus heureux du monde. Mais pas le samedi, car ce jour-là Valentin file droit vers Issoire dans sa vieille 205 diesel, si chère à son cœur, celle qu’aucune prime à la casse ne saurait lui arracher. Il aime quand ça bruisse, quand ça ronronne, quand de la fumée noire s’échappe du pot encrassé.

Il a toujours un peu d’appréhension quand il arrive en ville, parce que ça bouchonne, parce qu’il n’est pas sûr de trouver une place, parce qu’il y a foule. Souvent, il s’énerve contre la mamie qui le précède ou le petit jeune qui lui succède. « Vas-tu donc avancer, tête de cul ! C’est pas Dieu possib’ ça !». Ses insultes ne sortent jamais de l’habitacle d’acier : elles rebondissent sur le pare-brise, sur les vitres, sur le toit, avant de retomber sur les tapis de sol ; au milieu des miettes de gâteaux apéritifs. Et peut-être bien que ses gros mots, ses mots lourds, finissent par s’accumuler dans la 205. Et peut-être bien qu’ils forment une couche épaisse et poisseuse dans laquelle Valentin baigne chaque samedi lorsqu’il va faire ses courses.

Une fois arrivé au centre commercial, il passe méthodiquement d’un rayon à l’autre et remplit son caddie. Jamais sa liste ne varie : des steaks surgelés, des frites surgelées, des haricots surgelés, un pot de mayonnaise, des pâtes, de la salade en sachet, du riz, un ou deux paquets de chips, un ou deux paquets de gâteaux apéritifs, des tartes sous vide, des yaourts aux fruits.

Jamais sa liste ne varie, sauf, bien sûr, pour la bière.

Le rayon bière c’est son moment de grâce. Valentin y passe de longues minutes à simplement regarder les emballages en carton. Il goûte la fraicheur des images de canettes recouvertes de rosée, comme si quelqu’un les avait abandonnées à une nuit sauvage. Il salive devant les photos de fruits galbés, colorés, pleins de saveur ; devant la promesse de leur nectar que l’on aurait mélangé à l’orge. Il prend un pack, réfléchit, hésite, le repose. Il anticipe, il ambitionne sur les visites à venir de la semaine, sur la possibilité de faire découvrir une saveur nouvelle à un ami. Parfois même, il renifle. Mais ni le verre ni l’aluminium n’ont d’odeur. Après de longues minutes de plaisir, une fois son choix arrêté, il se félicite et s’en retourne à son royaume.

Pourtant ce samedi est différent, il n’y a plus de bières dans le rayon. Plus une seule. D’ailleurs, il n’y a plus grand-chose dans le magasin. Les haricots de Chine ont disparu, les pommes de terre cultivées en Inde puis transformées en frites en Russie ont déserté les bacs réfrigérés. C’est la pénurie. « Ça fait des jours qu’on n’est plus ravitaillés. Y a pu’ de pétrole, vous regardez pas la télé ou quoi ? » lui répond-on face à son désarroi. Non, Valentin ne regarde pas la télé. Mais ce jour-là, sans avoir pu calmer le clignotement du voyant de sa réserve de carburant, Valentin rentre chez lui, inquiet, et se connecte au monde.

Comme l’avaient annoncé plusieurs experts, après le pic de production mondiale atteint quelques années plus tôt, l’offre de pétrole a chuté partout. La baisse de rentabilité des méthodes d’extraction du pétrole non conventionnel et la hausse de la demande venant des pays émergents avaient déjà fait monter le prix à la pompe. Mais c’est surtout la fermeture du détroit d’Ormuz, contrôlé par l’Iran et par lequel passait 30% de l’or noir mondial, qui a provoqué une envolée et a affolé les marchés. C’est la crise. Et voilà l’Occident paralysé.

Plus de nourriture, plus d’eau potable, plus de médicaments. Pour les jours à venir et « le temps que la situation se rétablisse », Valentin comptera sur le potager de sa voisine. Et pour les denrées essentielles, il se les verra distribuées par le camion de rationnement d’État qui balaye la campagne environnante. Cela fait partie du plan d’urgence.

En attendant, il n’y a plus de bières dans le frigo de Valentin.


ALLER PLUS LOIN

Comme le dit Yves Cochet, la « collapsologie » est une chose aussi importante que négligée (du moins, à l’heure où j’écris ces lignes). Je me propose donc, dans la mesure du possible, d’attacher à chaque petite histoire une liste de ressources pour approfondir le sujet.

Ici, il s’agit du premier article de la série « Comment s’annonce la fin du monde ? », il me semble donc normal de commencer par les bases.

Pour moi, les bases ont porté les noms de Pablo Servigne et de Raphaël Stevens, avec leur livre paru en 2015 et intitulé « Comment tout peut s’effondrer ? ». Beaucoup de gens s’intéressaient déjà à ces choses avant eux et se faisaient les porte-voix de l’effondrement probable à venir. Mais ce livre a le mérite d’être simple et de faire la synthèse de dizaines d’études scientifiques dans des disciplines extrêmement variées. Il est d’autant plus efficace qu’il n’est pas culpabilisant (à rebours de certains discours anti-capitalistes, anti-spécistes, anti-[autre]…) : il expose froidement des faits et propose au lecteur de se faire sa propre opinion, sans aucun jugement. Pour qui s’intéresse à son avenir et à celui de ses proches, il faut lire Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Les liens :

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *