Frédéric doute

Histoires de fin du monde
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Comment s’annonce la fin du monde ?

Frédéric, 66 ans

Trop c’est trop. Voilà des semaines que Le Monde publie des articles alarmants sur le climat. Il ne se passe pas un jour sans qu’une publication ne soit relayée sur les réseaux sociaux, avec des exergues bien sentis du genre : « Il n’y a pas de planète B ». On le martèle sur son fil d’actualité, on l’inonde de catastrophes. Et puis on le met en cause lui, ce baby-boomer égoïste qui se serait engrossé sans penser aux générations futures. Alors, Frédéric doute.

Une planète qui pèse plusieurs milliards de milliards de tonnes, qui existe depuis des milliards d’années. Comment peut-on décemment le rendre responsable de sa destruction ? Oui Frédéric a vécu, comme tout le monde : il a travaillé, consommé, il est parti en vacances, il a pris du bon temps. Et on le qualifie d’assassin ? Et même s’il n’était pas seul, même s’ils ont été des millions à faire comme lui. N’est-ce pas un peu gros ?

Frédéric est du genre pugnace, quand quelque chose le touche, il s’informe. Il est abonné au journal Le Monde, mais il le sait tenu par des milliardaires ; comme toute la presse française par ailleurs. Si cela lui permet simplement de suivre l’actualité, il ne fait guère confiance aux journalistes. Alors il parcourt le web en long en large et en travers, il écume la blogosphère. Quand il accroche avec une plume, il écrit à l’auteur ; s’ensuit parfois une relation épistolaire. D’email en email, Frédéric forge ses convictions. Ils sont tangibles eux, ils sont vrais eux. Ils n’existent pas simplement dans un entre-soi, dans le germanopratin parisien. Frédéric en sait quelque chose, il est diplômé de l’X. Le gotha de la capitale, il l’a côtoyé des années durant. Il les méprise tous. Il a participé à des dîners mondains, il a vu les luttes de pouvoir intestines qui règnent dans les grandes rédactions. Il a même eu une aventure avec une rédactrice en chef de l’Express. Il connaît les pressions qui, quand elles ne viennent pas de l’extérieur ou d’en haut, engluent les cerveaux dans une autocensure mielleuse. Ces gens-là ne s’intéressent qu’à leurs propres intérêts, surement pas à la vérité.

Frédéric a un esprit affûté, rationnel comme il faut, tout juste agrémenté d’un peu de lyrisme dû à sa culture littéraire et philosophique. Il pense que l’Homme est une particule infime de l’Univers. Une toute petite chose coincée là, sur cette boule énorme qui dérive dans l’infini. À force de lectures et d’échanges, il tire une conclusion qui achève de mouler sa conviction : l’Homme ne peut pas être responsable du réchauffement climatique. Il y a les cycles sinusoïdaux naturels de la température terrestre, il y a les fluctuations des activités solaires et leurs impacts sur l’ionisation de l’atmosphère, et les flux infrarouges quittant la haute atmosphère vers le cosmos, et les gaz-traces qui absorbent les rayonnements de la surface. Bref, autant de preuves irréfutables que l’affolement autour du présumé réchauffement climatique n’est qu’une immense fumisterie.

Et si 90% de la communauté scientifique s’accorde à dire que le mode de vie occidental met en péril l’équilibre de la planète, c’est que des intérêts géopolitiques et économiques sont à l’œuvre dans l’ombre. Il n’y a qu’à voir la chasse aux sorcières opérée sur ceux qui osent émettre un avis discordant. Il ne fait pas bon remettre en cause la pensée unique, pense Frédéric. Et que dire sur l’hypocrisie de ceux qui le gouvernent, de Nicolas Hulot et ses hélicoptères ? Frédéric n’accorde pas plus de crédit aux masses peu savantes qui manifestent dans la rue, aux bobos donneurs de leçons ou encore aux jeunes en mal d’adrénaline.

Il est 19h passé, sur la terrasse un soleil rouge s’écrase. Bien calé dans son fauteuil de jardin, l’ordinateur portable sur les genoux, Frédéric profite de la douceur d’un soir de juin. Il ouvre Facebook dans un nouvel onglet et la première actualité que ses yeux accrochent est lapidaire : « Nous avons jusqu’à 2030 pour éviter une horrible catastrophe ». Frédéric grince des dents. Trop c’est trop. Il se saisit de son clavier et écrit un commentaire :

Je n’en peux plus de cette propagande. La responsabilité de l’homme dans le dérèglement climatique est négligeable. C’est surtout une question de rayonnement cosmique. On sort progressivement d’une mega période glacière qui a duré plusieurs dizaines de millions d’années, alternant des phases de mini-glaciations. Cela va aller en disparaissant au fur et à mesure que l’on sort du bras d’Orion. Réveillez-vous, n’écoutez pas ceux qui ne cherchent qu’à vous appauvrir par les taxes encore et toujours !

Il recevra des likes, et des émoticônes énervés, il sera mis en défaut par d’autres experts d’internet ; il répondra, soigneusement, à tout le monde. Frédéric aime mettre un coup de pied dans la fourmilière. Ce n’est pas la première fois.

Jusqu’à présent, cela lui a toujours permis d’exorciser l’angoisse.


Aller plus loin

Avons-nous les capacités cognitives pour concevoir la fin de notre propre civilisation ? C’est une question que se posent certains scientifiques ; pour qui notre cerveau ne serait pas équipé pour adresser le problème climatique. Nous avons évolué pour être capable de réagir aux menaces immédiates et visibles, comme se retrouver face à un ours affamé. En revanche, notre cerveau aurait du mal à concevoir et anticiper les changements qui peuvent opérer sur le long terme, comme la montée des eaux. C’est une question d’optimisation : le cerveau filtre les millions d’informations qui lui parviennent chaque jour et priorise selon les risques les plus immédiats. Hulot dirait à ce propos qu’il “ne faut pas opposer les problèmes de fin du monde et de faim dans le monde”. Georges Orwell disait, lui, que la pauvreté “annihile le futur” ; autrement dit qu’il est difficile de faire des projets à long terme quand la préoccupation immédiate et de manger.

Pourtant, en Occident nous ne mourrons pas tous de faim, et l’inaction est toute aussi prégnante. Parce que des biais cognitifs de ce genre, il y en a plein : on a du mal à se sentir concerné par quelque chose qui touchera des générations lointaines, on se repose sur le fait que quelqu’un de “compétent” gérera le problème, plus on est engagé dans un mode de fonctionnement et plus il est difficile d’en sortir… Des chercheurs ont également publié dans Nature un article expliquant qu’un “optimisme irréaliste” face aux catastrophes qui s’annoncent serait en fait un moyen de défense naturel et automatique de notre psyché. Pour éviter que l’on deviennent tous dépressifs, en quelque sorte.

Homer Simpson prêchant la Fin du Monde, de quoi affoler notre cerveau

Alors sommes-nous condamnés ? Pas forcément, car il existe aussi des biais positifs et des fonctionnements ancestraux qui nous ont permis à nous, humains, de surmonter bien des épreuves et d’inventer des choses incroyables comme la roue, l’écriture ou encore les chips au poulet. On sait par exemple que nous sommes redoutablement efficaces et coopératifs en petits groupes : de nombreuses solutions au défi climatique naissent d’initiatives locales et s’exportent par la suite.

On sait aussi l’importance des récits. Dire que nous allons au devant de terribles et certaines souffrances sera moins moteur que de dire que que nous avons un défi immense à surmonter et que l’adresser sauvera des millions de vies. Nous avons plus tendance à agir dans un cadre positif que négatif. Rapport au concept hautement philosophie de “l’espoir” qui jonche l’oeuvre culturelle de l’humanité.

J’ai conscience que ce blog peut être déprimant. Pourtant je suis moi-même quelqu’un de plutôt optimiste (ou prisonnier de mes biais cognitifs ?). En imaginant “l’effondrement”, je ne veux pas décrire des scènes d’ultra-violence ni un futur où régnerait la guerre de tous contre tous. Car je n’y crois pas, du moins pas à grande échelle (il y aura toujours des cons pour exercer leur violence à certains endroits). Je crois que nous nous dirigeons plutôt vers un glissement progressif des valeurs socles de notre société, glissement qui ne sera sans doute pas agréable mais pas forcément apocalyptique. Mais ça, ça pourra faire l’objet d’autres articles…

Pour en savoir plus :

Crédit photo de couverture :

unsplash-logoElijah O’Donnell

2 Commentaires

  1. Toujours un plaisir de lire ces micro-fictions !
    Et toujours autant de matières à réfléchir, merci !

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