L’enfance de René s’en va et ne revient plus

Histoires de fin du monde
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Comment s’annonce la fin du monde ?

René, 86 ans, veuf

En cette fin d’après-midi, c’est sa petite-fille Lola qui l’accompagne le long de l’Ozon. Comme chaque année, elle lui rend visite durant la pause estivale. À 21 ans, la vie de Lola n’a rien à voir avec celle qu’a eue son grand-père, René, au même âge. Elle a déjà habité dans quatre villes différentes, ballotée au gré de ses études. Elle a visité une dizaine de pays en sac à dos avec sa copine Julie. Elle est en connexion permanente avec des centaines de personnes à travers le monde. Comme la plupart des jeunes de son âge, Lola est complètement éclatée dans l’espace.

À l’inverse, la vie de René a toujours été comme comprimée. Ou plutôt, fixée à un endroit : Saint-Symphorien-d’Ozon. C’est son épicentre, son histoire s’y concentre, mais cela ne l’a pas empêchée d’être riche. Il y est né, il y a grandi, et il compte bien y mourir. René a 86 ans. La mort il connaît, elle se rappelle à lui chaque matin, quand son corps s’éveille et le ramène à ses douleurs. Son dos qui lui fait payer les 40 années passées à soulever des cartons de l’usine chimique, ses yeux qui brouillent les visages comme les mots, ses doigts qui s’affaissent sur eux-mêmes, ses jambes qui ne le portent presque plus et qui l’obligent à utiliser une canne. La mort, il la renifle sous la douche. Il l’écoute religieusement : c’est le silence de sa femme, emportée il y a deux ans. La mort, René n’en a pas peur mais, s’il évite d’en parler à Lola par égard pour elle, il y pense constamment. Et à chaque fois qu’il y pense, il regarde en arrière. Qui il a été, ce qu’il a construit et ce qu’il va léguer. Seulement, depuis quelque temps, ce n’est plus simplement sa vue qui se brouille. Ses souvenirs lui échappent aussi, de plus en plus. René n’a pas peur de la mort, mais de se désintégrer : si. Perdre son identité, la voir se morceler, le plonge dans une panique sourde et violente. Quand il oublie la date de son mariage par exemple. Sa femme était Chaponnaysarde, il en est pratiquement sûr. Pratiquement. Mais dans quelle église s’étaient-ils mariés, déjà ? Et en quelle année ? Quand il oublie, les larmes lui montent aux yeux.

Heureusement, René a un sac plein de madeleines de Proust, une pour chaque période de sa vie. Il les conserve et les picore avec gourmandise. Il y a l’usine désaffectée, à Serezin, qui trône à côté de l’imposante maison de l’ancien patron. La voir le ramène aux copains, à l’odeur des produits chimiques qui se mélange à celle du café, au jeu de séduction tranquille et innocent avec la secrétaire. Il y a la serre dans le jardin, qu’il avait construit avec son gendre pour son épouse. L’ensemble est vide, mais les grandes vitres encadrées de blanc suffisent à reconstruire l’image de sa femme affairée au milieu de ses plantes. L’image d’une vie de couple apaisante et colorée, comme les fleurs, comme le tablier rose et les gants verts.

Et pour son enfance, il y a l’Ozon. C’est un petit ruisseau plein de promesses pour des enfants téméraires. Par endroits suffisamment profond pour vous engloutir tout entier, par d’autres suffisamment large pour qu’émergent en son centre de petits monticules mousseux, véritables îles au trésor. Combien d’années passées à construire des barrages, à faire naviguer des brindilles, à marcher au fond des marmites d’eau, lestés par une pierre ? Quand il se balade au bord de l’Ozon, les souvenirs affluent et l’envahissent. Des souvenirs d’écolier, de jeudis après-midi. Et rien ne le ravit plus que Lola retirant ses nu-pieds pour marcher dans le ruisseau. À travers elle, il sent la glaise douce et étrangement chaude lui glisser entre les doigts de pied, la force du courant qui oblige à légèrement se pencher, les petits galets qui tapent contre les chevilles.

« T’as vu Papy il n’y a plus d’eau dans le réservoir. »

Le réservoir, c’est une espèce de baquet naturel qui borde la rivière. À force d’y tourbillonner, l’eau y a creusé une baignoire. René et ses amis allaient toujours commencer leurs aventures dans le réservoir ; à l’abri du courant, exposé au soleil, l’eau y est délicieusement tiède en été.  Et ça a toujours été par le réservoir que René commençait ses balades le long de l’Ozon une fois adulte. Or, cette année, le réservoir est à sec. Tout au plus peut-on voir une flaque boueuse y jouer ses dernières forces ; et des libellules graviter au ras de la terre craquelée, sèche, comme affolées par l’absence de végétaux disponibles pour la ponte. Et le bruit de l’eau qui coule se fait absent, le bruit n’existe plus. Car à côté du réservoir, le ruisseau est à sec, lui aussi. De mémoire d’homme, ça n’était jamais arrivé. Même la canicule de 2003 n’avait pas réussi à étouffer la vie de l’Ozon.

Lola a sauté à pieds joints dans le trou, elle tapote le sol avec ses pieds, essaye de le presser pour en faire jaillir de l’eau.

« C’est ouf, tu avais déjà vu ça Papy ? »

René ne réagit pas. Il regarde cette jeune fille au milieu de nulle part. Il ne reconnaît pas les lieux. La panique le saisit. Qu’est-ce qu’il fait là ? Il ne connaît pas cet endroit. Il n’est pas chez lui. Il y a dans sa tête des centaines de morceaux brisés à la dérive, et qu’il doit s’efforcer de rassembler. Il sait qu’il a déjà lutté comme il le fait à présent. Il pourrait s’enfoncer dans ce chaos, dériver lui aussi, ce serait moins fatigant. Il a peur.

« Papy, ça va ? »

Dans les yeux de Lola, il trouve un air familier. Un éclair le ramène, et il dit :

« Lola allons-nous-en d’ici, on avait dit qu’on allait au réservoir. Viens, je te montrerai comment on y faisait des barrages avec les copains. »


ALLER PLUS LOIN

Nous avons tous étés frappés par la canicule de 2018 et ses impacts sur les cours d’eau et lacs de nos régions (le Doubs asséché , Le lac d’Annecy à un niveau extrêmement bas…). Quand la demande d’eau dépasse les ressources disponibles, les experts parlent de « stress hydrique ». Le terme est éloquent : quoi de plus angoissant pour une population que de manquer d’eau ?

Il est certain aujourd’hui que les situations de stress hydrique vont se multiplier à travers le monde. Comme les autres ressources de la planète, l’eau suit un schéma classique : sur-exploitation, gaspillage, destruction de la capacité de renouvellement et mauvaise gestion et répartition de la ressource. Cela conduit à des conditions terribles pour les populations et à des instabilités politiques énormes. Ainsi, de nombreux spécialistes insistent aujourd’hui sur le rôle de la sécheresse comme facteur aggravant dans le déclenchement de la crise Syrienne.

Toute l’eau sur la Terre

D’une manière générale, 40% de la population mondiale vit actuellement dans des zones qui souffrent régulièrement de manque d’eau, et les projections ne sont guère optimistes : cette proportion pourrait atteindre les 2/3 de la planète d’ici 2050. Il suffit de taper « Pénurie d’eau » ou « Water shortage » dans Google Actualités pour se rendre compte à quel point le phénomène est prégnant et inquiète de par le monde.

Pour en savoir plus sur le sujet (et voir les actions et solutions mises en places), voir les rapports de l’ONU et du World Water Council :

Et n’oublions pas la phrase du fameux philosophe :

« J’adore l’eau, dans 20/30 ans il n’y en aura plus »

Jean-Claude Van Damme

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