Les papillons de Camille ont disparu

Histoires de fin du monde
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Comment s’annonce la fin du monde ?

Camille, 30 ans, biologiste

– Deux limoncellos, s’il vous plait ! lance Martin au serveur.

Ils se sont installés en terrasse, sur la place Jean Jaurès, comme un hommage à leurs années d’étudiants. Baignant dans la lumière de ce début d’après-midi, l’estomac encore lourd de sa pizza quatre fromages et de sa mousse au chocolat, Camille se souvient. Ces moments passés à lézarder sous le soleil de Montpellier avec ses amies au Café Joseph. Elle fermait les yeux et s’étalait de tout son long sur sa chaise de café, sirotant par instants sa bière au sirop, écoutant par intermittence Valentine parler de ses derniers rencards. Elle pensait vivre, alors, la meilleure période de sa vie. Elle n’avait sans doute pas tort. Inscrite à la fac de biologie, pas trop surmenée par le travail, pas trop de responsabilités, un appart rien que pour elle, une Twingo qui la trimballait de festivals en plages, et puis le soleil, et puis les garçons. Et puis, surtout, un avenir plein de promesses, à étudier la faune et la flore de par le monde.

Alors, qu’est-ce qui est différent maintenant qu’elle a trente ans ? Camille regarde Martin, elle le scrute. Il n’a pas beaucoup changé, hormis la coupe de cheveux. Toujours le même regard espiègle, les mêmes yeux bleus. Dire qu’il travaille maintenant comme consultant d’elle ne sait quelle solution logicielle pour elle ne sait quelle boite. Enfin si, elle sait : il vient de le lui dire, mais elle a déjà oublié. Ça lui semble tellement dérisoire, et quand il en parle, lui, elle se rend bien compte qu’à lui aussi : ça lui parait dérisoire. Dire qu’il allait changer le monde avec ses idées anarchistes. Avant son départ, ils étaient proches. Ils avaient même couché une ou deux fois ensemble. Ils s’étaient dit : « on est potes, c’est pas sérieux ». N’empêche, il y avait toujours eu ce truc entre eux. Un truc qui prend aux tripes, qui donne des « papillons dans le ventre » comme disaient ses copines.

Et puis Camille était partie pour un voyage de plusieurs années dans le cadre de sa thèse. Partie en Amérique du Nord étudier d’autres papillons ; les vrais, cette fois. Son travail portait sur l’évolution des aires d’habitation et de reproduction du damier Quino, une sous-espèce du genre Euphydryas editha de la famille des Nymphalidae, qui lui est bien plus commun et endémique de l’Ouest américain. C’est bête à dire, mais elle avait tout de suite accroché avec ce lépidoptère, elle le trouvait beau avec ses ailes colorées, son corps velu et ses antennes proéminentes. Alors, à chaque nouvelle découverte qui faisait glisser un peu plus le damier Quino dans la catégorie « en voie de disparition », Camille déchantait. Il faut dire que le papillon faisait face à de nombreuses menaces. D’abord le réchauffement climatique qui raccourcissait les saisons et multipliait les feux de forêt. Ensuite, l’urbanisation qui grignotait, elle aussi, chaque année un peu plus sur son habitat. Enfin, il y avait Trump et son mur. Le damier Quino ne peut pas voler plus de quelques mètres au-dessus du sol, et le mur était construit en plein milieu de son aire de migration, entre les États-Unis et le Mexique. Le papillon était condamné, c’était l’affaire d’une décennie ou deux.

Camille se souvient de cette pensée absurde : « Bloquez les Mexicains, d’accord. Mais laissez des ouvertures dans le mur pour le damier Quino ! ». Elle se souvient s’en être voulu d’avoir cette pensée ; mais de ne pas la renier quand même. Dans sa tête, elle avait depuis longtemps abandonné les affaires des Hommes. Dans sa tête, il n’avait jamais été seulement question « d’un papillon », malgré tout ce que pouvaient dire ses parents, alors qu’elle fondait en pleurs lors de leurs appels Skype.

De fait, et même si Camille se refusait de l’admettre, c’était toujours une affaire d’Hommes. Elle avait rencontré des centaines de scientifiques, à des colloques, à des dîners, dans les labos. Untel qui étudiait les carottes glaciaires de l’Arctique, untel qui plongeait vers la barrière de corail, qui survolait la canopée amazonienne ou les glaciers des Alpes. Le constat était le même pour tous : l’Homme était en train de détruire la planète, et lui avec. Malgré toute la distance qu’elle s’imposait, malgré tous ses efforts pour se concentrer sur sa thèse, Camille se voyait forcée d’en revenir aux Hommes. Tout le temps, partout. Bien malgré elle, la science l’avait transformée en un messager dont la missive était trop lourde ; comme un fardeau qu’elle avait fini, néanmoins, par accepter. Mais, pour ses confrères comme pour elle, il n’y avait personne pour écouter. Comment parler de la fin du monde à ceux qui ne la voient pas ? Comment convaincre ? La science avait fait d’elle une Cassandre.

En 4e, en cours de français, Camille avait lu le livre d’un auteur allemand. Il y était question de poilus, au moins autant que les antennes du damier Quino. Il y était surtout question d’horreurs et d’aveuglement ; et du désespoir de ceux, brisés, qu’on encense comme des héros à leur retour. C’était comme un témoignage, mais rudement bien écrit : l’écrivain y peignait la boucherie des tranchées et la terrible incompréhension de « l’arrière » qui devrait, pourtant, être rattrapée elle aussi par la réalité de la guerre. Ce livre qu’on lui avait mis de force dans les mains adolescente, et pour lequel elle avait dû écrire une fiche de lecture, avait sans doute enfoncé Camille un peu plus dans sa volonté de moins se soucier des Hommes, et plus des papillons. Toutefois, il s’était étrangement rappelé à elle quand elle était revenue en France, son doctorat en poche. Elle avait essayé de témoigner, d’expliquer ce que son milieu professionnel présentait déjà comme une « urgence climatique », mais dans son entourage personne n’avait vraiment prêté l’oreille. En proie à l’anxiété, seule à devoir gérer la nouvelle du désastre, ni les clameurs de sa famille louant sa réussite, ni la douceur du Sud n’avaient apaisé son âme. Quand le psychiatre lui avait prescrit des antidépresseurs, elle s’y était abandonnée complètement. Camille avait perdu ses peurs et ses joies. Tout lui était devenu égal. Elle ne réagissait plus aux odeurs de la mer, au rire de ses amis, ni même à l’invitation du beau Martin pour un verre en tête à tête. Enserrée dans sa camisole chimique, Camille n’avait plus de place pour les papillons.

Un jeune serveur au look baba cool apporte deux limoncellos. Sous le soleil de Montpellier, leur couleur citron est un appel à la fraicheur. Martin, tout sourire, décrète soudainement qu’il a assez parlé de lui, et qu’il veut maintenant tout entendre de Camille et de son épopée sur le continent américain. Il veut savoir si elle a finalement trouvé ses papillons qui l’obsédaient tant. Il lève son verre et trinque à Camille et à son génie, à Camille et à son courage. Ensemble, ils boivent une gorgée de l’apéritif, et Camille dit :

– Oh tu sais, à l’Ouest rien de bien nouveau.


ALLER PLUS LOIN

On apprécie rarement les oiseaux de mauvais augure, les annonciateurs de malheurs ; on préfère les ignorer. C’est un peu la problématique à laquelle les scientifiques font face aujourd’hui. Ils vont sur le terrain, étudient la faune, la flore, font des hypothèses, produisent des rapports et des articles qui ont tous la même conclusion : on va droit dans le mur, il faut arrêter de faire de la merde maintenant.

De fait, les scientifiques se retrouvent affublés d’une responsabilité énorme : celle de prévenir la fin de l’humanité. Mais ils se voient trop souvent opposer un mur de déni ou d’ignorance ; en particulier dans le monde politique. Certes, quelques fois un article fait plus parler de lui, mais la société est ainsi faite qu’une nouvelle, même capitale pour la survie de notre espèce, est bien vite chassée par une autre, même insignifiante.

Bon, je caricature un peu. Personnellement, j’ai quand même le sentiment que le concept « d’urgence climatique » se diffuse de plus en plus. Mais peut-être pas suffisamment vite, et cela a des répercussions énorme sur la psyché des scientifiques. On constate en effet depuis quelques années une augmentation des maladies mentales chez les scientifiques, on parle même de « Blues des climatologues ».

Imaginez vous un instant être porteur(se) d’une nouvelle extrêmement grave, qui demande d’agir drastiquement et rapidement pour éviter la catastrophe. Paniqué(e), vous l’annoncez à vos compatriotes et pour toute réaction… rien. On comprend aisément le désespoir qu’une telle situation peut engendrer.

Kal Kallaugher - Alternative Fuel
Kal Kallaugher – Alternative Fuel

Pour cette fiction, je me suis beaucoup inspiré de Camille Parmesan. Une biologiste de renom (prix Nobel de la Paix en 2007), qui explique avoir fait une « dépression professionnelle » après avoir été moquée et ignorée par la classe politique et certains médias alors qu’elle publiait des résultats de recherches alarmants sur l’environnement.

Bref, sale temps pour les scientifiques.

Pour en savoir plus :

Crédit photo de couverture :

unsplash-logoAlex Guillaume

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