Lise n’envahira jamais l’Angleterre

Histoires de fin du monde
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Comment s’annonce la fin du monde ?

 Lise, 20 ans, étudiante à Paris

 

Lise habite un petit studio de 14m² à Paris, dans le 8e. Elle vit sous les toits, ses toilettes sont sur le palier ; et chaque matin quand elle se réveille, elle doit faire attention à ne pas se cogner la tête contre la poutre qui soutient sa mansarde.

Pour le prix de son appartement – ses parents l’ont acheté pour ses études, ils prévoient de le louer une fois qu’elle aura obtenu sa licence – Lise pourrait vivre dans un vieux manoir de la Nièvre, dont les murs effrités porteraient les marques d’une famille aussi vieille que la France. Elle pourrait posséder un bout de l’île de Bugsuk, dans l’archipel de Palawan aux Philippines ; sur la plage de sable blanc, elle mangerait du paksiw des derniers thons rouges du Pacifique. Elle pourrait habiter un bel appartement de 100m² à Lisbonne ; et les weekends d’été elle fuirait la chaleur de la ville pour se rafraichir à l’ombre des arbres de Sintra, au milieu des fausses ruines d’une chapelle à jamais inachevée.

Mais cela importe peu, car Lise est une gameuse. L’étroitesse de son cocon parisien lui convient, sa petite kitchenette mobile aux plaques usées lui suffit à réchauffer les soupes et ramens qui constituent l’essentiel de son alimentation. Lise n’a pas besoin d’espace physique, sa liberté de mouvement elle la trouve dans les mondes virtuels. Chaque soir, après les cours, elle se lance dans des parties endiablées où se mêlent tous les genres : FPS, RPG, STR… Elle a tout de même une préférence pour les jeux de stratégie, en particulier ceux qui prennent place durant la période moyenâgeuse. Est-ce que cela tient à ses origines orléanaises ? Sans doute.

Lise joue avec des empires, elle refait l’Histoire. Elle a seulement 20 ans, mais à cet âge Alexandre n’avait-il pas déjà soumis les vieilles et fières cités-États grecques ? Comme lui, Lise a soif de conquêtes. De la série Civilization aux Total War, tantôt impératrice, tantôt reine régente ; sur tous les fronts, à toutes les époques. Lise veut marquer les mémoires, à commencer par celle de son ordinateur.

Lui trône en roi sur un bureau minuscule, calé on ne sait comment contre le seul pan de mur vertical du logement. Elle se rappelle son père maugréant lors de son déménagement, portant avec peine son énorme tour centrale. Et tout l’effort qui suintait de son front quand il lui fallut escalader jusqu’au 6e étage, l’immeuble de Lise n’ayant pas d’ascenseur. Ah son vieux père ! Il fallait l’entendre pester alors qu’il grimpait tant bien que mal les escaliers : « A ton âge, encore jouer à ces conneries. T’es une adulte Lisou maintenant, va falloir bosser. » Et elle derrière, surveillant les opérations avec inquiétude. « Oui, oui » disait-elle en opinant du chef, craignant à chaque instant le faux pas paternel qui réduirait en miettes son trésor.

Son ordinateur, c’est des années de cadeaux cumulées : Noëls, anniversaires… Ce sont des jobs d’été ineptes, à faire semblant de bosser une heure entière alors qu’elle terminait ses tâches en dix minutes. À s’assurer que ses patrons ne se sentent pas lésés, après tout ils avaient acheté une heure complète de son temps, pas dix minutes. Tout ça pour arriver au nec plus ultra du PC, une machine à même de faire tourner en ultra haute définition les derniers jeux sortis. Processeurs aux cœurs multiples, carte graphique digne de la NASA, de la RAM par gigabits. Lise change elle-même ses composants, elle n’a de cesse « d’upgrader » son bijou pour qu’il puisse, toujours, répondre aux exigences de l’industrie vidéoludique.

Et voilà qu’au salon international du jeu vidéo on annonçait le dernier né du studio Creative Blizzard : Middle Age Kingdoms VIII. « C’est une révolution », avait dit le directeur artistique du jeu sur l’immense scène de Las Vegas. On promettait une intelligence artificielle surentrainée et qui aurait englouti et analysé toute la donnée mondiale de stratégie militaire. De Sun Tzu à Rommel. « Nos développeurs ont passé des mois à West Point », disait le directeur artistique. On promettait des graphismes à couper le souffle, plus vrais que nature grâce à des techniques de capture photogrammétrique par drones des grandes places fortes historiques, grâce aussi à la motion capture de cascadeurs émérites. Enfin, on garantissait une précision historique grâce à une batterie d’historiens ayant travaillé sur le projet. Le jeu plongeait les joueurs dans la peau de dirigeants du Moyen-âge, l’objectif était simple : construire un empire. Il fallait jongler entre tactiques diplomatiques, recherches scientifiques, développement économique et, bien sûr, stratégies et conquêtes militaires.

Lise en salivait d’avance, elle avait déjà joué à de nombreux jeux similaires, mais celui-ci promettait, une fois de plus, de repousser les limites du réalisme. Lise s’imaginait déjà monter sur le trône de France, faire alliance avec les Habsbourg et rejouer la bataille d’Hasting. Elle envahirait l’Angleterre, elle empêcherait les humiliations de Crécy et d’Azincourt. Lise n’était pas pucelle, mais cela ne l’empêcherait pas de sauver la France de la perfide Albion.

Seulement voilà, le jeu devait sortir dans un an et nécessitait de mettre à jour sérieusement la configuration technique de son ordinateur. Seulement voilà, Lise ne le savait pas encore, mais le monde allait connaître une pénurie de métaux rares, essentiels à la production des composants électroniques. Cela faisait des décennies que les ventes d’ordinateurs, de smartphones et de consoles ne cessaient d’augmenter, alors même qu’on était incapable d’en recycler les cadavres. Particules infimes de lithium, gallium et indium, microgrammes d’or ; autant d’éléments en si faibles quantités, dispersés dans chaque carte électronique, dans chaque batterie ; et désormais perdus à jamais.

Un an plus tard, alors qu’elle terminerait sa licence, coincée dans son minuscule appartement parisien, Lise n’arriverait pas à suivre la hausse faramineuse des prix des cartes graphiques. Seuls les plus riches, les entreprises et les conglomérats de cryptomineurs pourraient se payer les cartes dernières générations. Lise devrait se résoudre à la sobriété, jouer aux derniers jeux vidéo avec des configurations graphiques basses. Mais comment prendre plaisir à conquérir un monde ainsi privé de superbe ?

Non, Lise n’envahira jamais l’Angleterre.

 

 


ALLER PLUS LOIN

Cet article m’a été inspiré par une vidéo du Youtubeur Game Spectrum : « Les jeux vidéo vont-ils disparaître ? ».

De manière concise et précise, Game Spectrum interroge toutes les questions liées à l’effondrement par le prisme de l’industrie vidéo-ludique. Cette dernière a pris énormément d’ampleur ces dernières années et ce n’est pas sans conséquences. Les ventes de jeux vidéos, de consoles et d’ordinateurs explosent ce qui a un impact non négligeable sur les ressources rares utilisés pour leurs composants, le jeu en ligne et l’arrivée des PC dématérialisés tels que Shadow sont terriblement énergivores, les jeux gourmands aux graphismes léchés s’invitent sur téléphones portables  (le prochain Diablo sera sur mobile !) et exigent toujours plus de puissance de la part de ces derniers… Tout cette débauche d’énergie et de ressources pour quoi ? De simples jeux ? Ne vous méprenez, je suis un gamer accompli, et c’est toute la force du sujet de Game Spectrum : tôt ou tard, il nous faudra adopter un forme de sobriété et mieux piloter nos ressources, même si cela signifie se passer de nos loisirs favoris.

Pour voir la vidéo  : https://youtu.be/2Qq-6wByLPI

Crédit photo de couverture :

unsplash-logoVictor B.

2 Commentaires

  1. Et le développement du recyclage ? Effectivement cette course effrénée doit ralentir, mais n’est-il pas possible d’imaginer une situation d’équilibre avec le recyclage ?

    • C’est une solution mais beaucoup estiment que ce ne sera pas suffisant. Recycler à 100% toutes les matières qu’on utilise est quasiment impossible (ne serait-ce que d’un point physique avec les lois de la thermodynamique). A terme un ralentissement fort de la croissance, voire une décroissance, semble inévitable ; du moins si on ne trouve pas un moyen de maximiser le recyclage pour atteindre une économie parfaitement circulaire et alimentée par une énergie propre, renouvelable et au moins aussi efficace que les hydrocarbures.

      Cela dit ça ne doit ne pas nous empêcher de plus nous engager dans le recyclage ! Nos sociétés ont encore de grosses marges de progression en la matière. Techniquement on sait faire, et plutôt bien. Mais comme le montre un article du Monde : c’est moins une affaire de bonne volonté que d’économie. Dans un système capitaliste, tant que produire de la matière brut coûtera moins cher que de recycler, les lignes bougeront lentement…

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