Rachid perd des places au classement Google

Histoires de fin du monde
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Comment s’annonce la fin du monde ?

Rachid, 37 ans, Responsable du Traffic dans une PME

C’est sa deuxième cigarette depuis qu’il s’est levé. Comme tous les jours, Rachid s’éveille en même temps que Paris ; et comme Paris, ses artères sont constamment encombrées de monstres bruyants et pressés, qui cherchent à étirer l’espace plus que de raison. Son médecin lui avait simplement dit « 18 ». Dès lors, un nouveau nombre entrait dans sa vie, un totem de plus.

  • 20, l’âge auquel il avait quitté l’Algérie pour la France
  • 2, Asmae et Nadjiba, ses sœurs restées au bled
  • 64, l’âge auquel son père était mort
  • 16, sa note en mathématiques au bac
  • 18, la pression systolique de son cœur lorsqu’il irrigue son corps

Rachid n’a pas un mode de vie sain et il le sait. Il bouge peu, mange mal, fume beaucoup. S’il est debout depuis 5h un dimanche, c’est que son esprit est en alerte : il pense aux chiffres. Nombre de visiteurs uniques, taux de rebond, taux de clic, CPA, temps moyen passé sur le site. Depuis quatre ans Rachid est Responsable du Traffic d’une PME située en banlieue. Rachid a des objectifs et une fierté trop grande pour les ignorer, un cœur à l’ouvrage trop puissant pour prendre du recul. Il n’a jamais été question de simples chiffres, dès le départ c’était pour lui une guerre de positions : garantir à son entreprise le haut du classement Google, être le premier vecteur du profit. Alors il planche et il s’affaire, remet à cent fois son ouvrage sur le métier, crée, supprime, modifie ses mots-clés, réfléchit et élabore des stratégies. Il ne s’arrête jamais. Et même si à 37 ans il vit toujours seul dans 26 mètres carrés, il est persuadé que cela paiera un jour.

Englué dans ce train de vie depuis des années, bouffé par le stress et les nuits trop courtes, Rachid commençait à fatiguer, et ses artères aussi. Parfois il avait des vertiges, ou bien une fatigue brusque et soudaine le clouait au lit pendant deux jours. Depuis quelques mois cependant, son sort s’était un peu amélioré, son médecin lui avait en effet prescrit du labétolol, un bêtabloquant. Et avec ça : « un mode de vie plus sain, il faut que vous bougiez ». Bouger, Rachid ne faisait que ça, mais dans sa tête uniquement ; à toute heure du jour et de la nuit des pensées ricochaient dans son crâne, toutes liées à ses objectifs professionnels. Alors, rassénéré par ses pilules magiques censées protéger son cœur, il s’était senti poussé des ailes et avait carburé deux fois plus. Grâce à son travail acharné, son entreprise avait même réussi à gagner une place dans le classement Google. Tout s’annonçait pour le mieux. Enfin, jusqu’à hier.

Hier, Rachid était allé voir son médecin pour renouveler son ordonnance de médicament. Il se représentait le labétolol comme une armure d’acier qui entourait son cœur. Ce n’était pas seulement le comprimé qui se dissolvait dans son suc digestif, c’était aussi ses soucis. Mais hier, son médecin lui avait annoncé qu’il ne pourrait pas renouveler son ordonnance. Des difficultés rencontrées dans la chaîne de production de la molécule, éclatée entre des pays lointains, avaient créé une pénurie d’approvisionnement qui risquait de durer longtemps. En tout cas trop longtemps pour permettre à Rachid de crever le plafond, de terminer numéro un et ensuite de… Ensuite il n’y avait pas vraiment réfléchi, mais cela remettait en cause ses objectifs du moment.

« Ne vous inquiétez pas, je vais vous mettre du propanolol, c’est aussi efficace, mais vous aurez peut-être des effets secondaires désagréables. Il faudra un nouveau temps d’habituation ».

C’était hier, aujourd’hui Rachid allume sa troisième clope. Il a très mal dormi. Toute la nuit, son esprit a vagabondé sur la route de ses cauchemars. Des chiffres avec des dents, sous le soleil d’Oran. Il a vu chuter ses indicateurs de performance, tous virant au rouge dans son immense tableau de bord. Il a ressenti la honte, celle qui pourrait s’imprimer sur son front s’il était licencié pour insuffisance professionnelle. Que dirait la famille ?

Ce matin, c’est épuisé que Rachid monte dans le RER. Avant de partir il a lu la notice du propanolol, et parmi la liste des effets indésirables : insomnies et cauchemars. De quoi, peut-être, régresser dans le classement Google.


Aller plus loin

Les médicaments sont des biens de consommation comme les autres. Et comme la plupart des biens, ils n’échappent pas aux règles du marché mondial : hyper-spécialisation de la production, chaînes d’approvisionnement complexes et éclatées, optimisation des coûts de production, sur-consommation et sur-production.

C’est un marché de plus de 1 000 milliards de dollars, jusque récemment plutôt contenu aux Etats-Unis et en Europe, mais qui gagne massivement l’Asie, l’Amérique Latine et l’Afrique ; et qui se concentre de plus en plus dans la main de quelques laboratoires privés aux rythmes d’énormes fusions-acquisitions.

Le problème c’est qu’en réalité, les médicaments ne sont pas vraiment des biens de consommation comme les autres. Et quand les excès ou les insuffisances du marché frappent le secteur pharmaceutique, les conséquences peuvent être très graves pour des millions de personnes.

Entre 2008 et 2014, en France, nous sommes passés de 44 signalement de rupture de stocks pour des médicaments à 438 selon l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament. 44% de ces ruptures de stock sont dues à l’outil de production (retard de fabrication, perte de savoir-faire, incidents de production…), 17% dues à des problèmes d’approvisionnement en matières premières et 18% dues à des défaut de qualité des médicament ou des matières premières. En cause, toujours selon l’ANSM, la mondialisation de la production : concentration de la production sur des sites uniques (comme le Sinemet, médicament essentiel au traitement de la maladie de Parkinson, un temps uniquement produit aux Etats-Unis et dont la production a finalement été relocalisée en partie en Europe après des pénuries importantes), délocalisations (en Inde principalement)…

La crise des opioïdes aux Etats-Unis, vue par Adam Zyglis

En même temps que les chaînes de production et d’approvisionnement se complexifient, et donc se fragilisent – au moindre grain de sable, c’est tout le rouage qui s’arrêt -, la consommation explose : +65% en 15 ans pour les antibiotiques dans le monde, fois deux pour les antidiabétiques, crise des opioïdes aux Etats-Unis… Une consommation savamment entretenue par des campagnes marketing démentes de la part des laboratoires pharmaceutiques.

Rachid, dans cette fiction, a-t-il vraiment besoin de consommer un médicament contre l’hypertension, ou ferait-il mieux de prendre du recul sur ses objectifs abscons et de prendre soin de lui ? Et les 13% et quelques de français qui consomment régulièrement des anxiolytiques ?

Chaînes de production et d’approvisionnement fragilisées, pénuries de médicaments, overdoses par surconsommation, menace bactériologique grandissante… Comme pour l’eau ou la nourriture, la sécurité sanitaire est un enjeu essentiel pour la résilience des populations face aux risques d’effondrement du système actuel.

Pour en savoir plus :

Crédit photo de couverture :

unsplash-logoJOSHUA COLEMAN

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