Romane, du secret du slip à celui du poireau

Histoires de fin du monde
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Comment s’annonce la fin du monde ?

Romane, 47 ans, en reconversion professionnelle

En fait, le secret d’un bon slip tient à son élastique. Sur les corps, les années impriment leurs marques : taille de jeunesse, taille heureuse, soirées étudiantes et ventre de bière, premier amour, premier emploi, routine agréable, embonpoint assuré et poignées d’amour chéries, Noëls gourmands, sentiment coupable, inscription à la salle de sport, perte de poids appréciable, abonnement Netflix, abandon, laisser-aller, routine insupportable et disputes à répétition, boulimie post-rupture, saison de la tartiflette, retour du printemps, retour sur le marché de la drague, exposition estivale, rencontres, séduction, rencontre, nouveau départ, projet bébé, hanches transformées et couvade… Un bon slip est un slip fidèle, qui s’adapte à votre taille tout au long de votre vie, quels qu’en soient les aléas. Le secret d’un bon slip tient donc à son élastique, et un bon élastique est un élastique tissé : plus résistant que sa version tricotée, moins lâche, il garde sa forme et risque moins de se défaire. Au pire, il s’effiloche.

Tout ceci, Romane le sait. Voilà 20 ans qu’elle est acheteuse industrielle pour une marque de sous-vêtements française. Elle a écumé toutes les usines du monde, a reniflé du lubrifiant industriel à Suzhou, a touché le latex poisseux d’hévéas à Brasilia pour mieux le comparer aux polymères synthétiques, elle a vu toutes sortes de machines, des bras robotiques s’animer comme des instruments sans musiciens, dans le silence de clics et de plocs d’immenses hangars, elle a écouté un retraité esseulé dans une maison de retraite de Tourcoing, lui confiant entre deux râles comment il maniait le tissu, autrefois, durant les grandes heures du textile du Nord. Romane est une experte dans son domaine, sa tête renferme des trésors de données, d’études industrielles et de tableaux comparatifs. Des trésors qu’elle a décidé de ne plus monnayer, par amour.

Son mari a beaucoup de qualités, c’est un chercheur en biologie renommé, mais c’est aussi un hyper anxieux. « Il faut qu’on se prépare ma chérie » lui disait-il depuis quelques années maintenant. « Pense aux enfants, Romane, quand ça pètera… » lui répétait-il au réveil le dimanche matin, entre deux métros, et même lors de leur dernière soirée d’anniversaire de mariage. Alors elle a dit oui, et ils ont quitté leur appartement confortable du 16e pour un écovillage perdu aux pieds du plateau du haut Jura. Elle n’avait que deux conditions : avoir leur propre maison, quatre murs et une cuisine rien qu’à eux, et une connexion internet.

Dans leur village une vingtaine de familles se côtoient, ils partagent des champs, des potagers, un poulailler, un réfrigérateur communal ; et aussi une rivière, furieuse, dont l’écume suffit, parfois, à capturer les doutes de Romane. Elle a dû s’adapter au rythme de la campagne, elle a dû renoncer aux verres en terrasse, aux expos foisonnantes. Elle cherche encore ses marques. Elle pensait avoir acquis suffisamment de connaissances pour tenir confortablement jusqu’à ses vieux jours ; et voilà qu’elle doit apprendre à nouveau, chaussée de bottes en caoutchouc et les doigts terreux. De jeunes trentenaires en sarouel, presque des caricatures, lui parlent de permaculture, d’équilibre environnemental, de symbiose entre les espèces. Elle était assez anxieuse, au début, elle ne comprenait pas ce qu’elle faisait là. Et surtout pour quoi ? L’idée de son monde qui s’effondre, bien que rationnellement exposée par son mari maintes et maintes fois, n’avait jamais vraiment pris corps dans son esprit. Aujourd’hui encore, elle s’autorise de longs séjours à la capitale. Elle voit des amis, flâne dans les rues. Humer la foule lui fait du bien. Elle aime picorer dans l’effervescence des gens pressés. Comme une madeleine de Proust de son quotidien dans ce grand groupe de cette grande tour.

Pourtant, dans son petit village du Jura, elle a finalement su retrouver ses marques, son excitation d’avant. Romane a toujours été attirée par les mystères. Quel procédé chimique se cache derrière l’élasticité de cette bretelle de soutien-gorge ? Comment obtenir cette couleur de tissu ? Tant qu’il y a des molécules, il y a des secrets. Le tout, pour Romane, est d’arriver à les percer. Elle a donc lu, beaucoup lu, pour chercher à comprendre les synergies possibles entre les plantes. Par exemple : le maïs, la courge et le haricot. Les racines du haricot regorgent de rhizobiums, des bactéries qui fixent l’azote de l’air et fertilisent le sol, ce qui permet au maïs de pousser haut et d’en faire un tuteur idéal pour ce même haricot ; quant à la courge, ses grandes feuilles conservent l’humidité du sol.

Les mains dans la terre, le nez dans les livres, Romane observe, expérimente, échange avec ses voisins. Elle construit des tableaux comparatifs dans sa tête, devient experte dans son domaine.

Alors, si tout va bien, elle devrait bientôt percer le secret du poireau.


Aller plus loin

Comment rester soi quand tout change autour de nous ? Selon Pablo Servigne, l’effondrement de notre civilisation pousserait nécessairement des citadins dans les champs pour produire de la nourriture dans un monde sans pétrole. Il parle de NIMAculteurs : les “Nouveaux agriculteurs non issus du monde agricole” ; et ils pourraient être des centaines de millions rien qu’en Europe dans les décennies à venir, si toutefois ses pronostics d’effondrement se réalisent.

Vous qui lisez ces lignes avez très peu de chance d’être un agriculteur (on en compte désormais moins de 500 000 en France). Peut-être travaillez-vous dans une grande métropole, habitué à user de vos tickets restaurants dans une brasserie le midi, entre collègue, et à faire des courses d’appoint dans un Carrefour Market sur le chemin de la maison le soir. Peut-être habitez-vous une petite ville de province, et que chaque samedi vous allez récupérer vos courses de la semaine au drive du supermarché d’à côté. Quoiqu’il en soit, il y a très peu de chance pour que vous ayez plusieurs heures par jours les mains dans la terre, à faire pousser vos propres tomates. L’idée même que votre nourriture dépendrait d’un lopin de terre dont vous seriez responsable vous est surement étrangère.

Et si demain vous n’aviez plus le choix ? La question ne se posait pas il y a encore quelques siècles, dans un monde majoritairement rural, mais quel serait l’impact d’un tel “retour à la terre” sur nos envies aujourd’hui ? Sur nos désirs ? Notre confort ? Et comment serait la vie ? Plus simple ? Plus dure ? Plus juste ? Plus grave ?

Je crois ces questions importantes, et j’imagine leurs réponses appartenir à chacun.

Crédit photo de couverture :

unsplash-logoPatrick Kool

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