Y a que du silence autour de Viviane

Histoires de fin du monde
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Comment s’annonce la fin du monde ?

Viviane, 83 ans, retraitée

À 16 ans, Viviane s’était promis de quitter la campagne pour la ville et ses promesses. La ville et ses lumières. Ses sons, ses odeurs, ses bars dansants et ses jeunes gens. La ville incarnait alors la vie. Et puis les années avaient passé, l’excitation de sa jeunesse s’était progressivement mue en un désir de tranquillité. Quoi de plus banal ? Ses collègues s’étaient gentiment moqués d’elle. « Non, mais Viviane, tu vires bobo ! ». Et elle en avait bien conscience ; d’appartenir à ce mouvement général, cet appel des origines, ce « retour aux sources » comme on disait. Alors, sitôt sa retraite débutée, Viviane quitta Paris pour retrouver la ferme de son enfance, perdue dans un coin des Deux-Sèvres. C’était en 2004.

Les débuts ne furent pas faciles. Que de silence autour de Viviane ! A peine le ronron du facteur, quelques « ding dong » de clocher, pas de quoi faire trembler ses tympans. Il fallut s’adapter à l’absence de bruit, et à la vue qui s’étire dans un horizon plus lointain que l’immeuble d’en face, et à l’odeur du foin qui sèche au soleil, de l’herbe fraichement coupée. Après quelque temps, toutefois, ses oreilles frustrées par ce repos forcé s’aiguisèrent. Celles qui furent constamment stimulées pendant des années se devaient désormais de ne plus simplement entendre, mais d’écouter.

L’alouette qui défend son territoire, l’hirondelle qui construit son nid dans l’ancienne grange, la chouette hulotte partie en chasse cette nuit.

Viviane attendait le printemps avec impatience. Dans la commune de Fomperron, où elle habitait désormais, il y avait un petit ruisseau qui, après une marche tranquille, menait à un étang. Alors, chaque fin de mars, elle débutait son festival de son par cette promenade encore fraiche.

Le bruit de l’eau, le claquement des carpes qui happent les insectes patineurs, le bourdonnement des libellules.

En avril elle prenait sa voiture et poussait jusqu’à la forêt de l’Hermitain. Sur la route, des buses la suivaient du regard, perchées sur des poteaux électriques. Une fois au cœur des sentiers boisés, Viviane n’avait pas besoin de prêter l’oreille bien longtemps pour entendre les chants d’oiseaux. C’était un concert enivrant de piaillements, de sons tantôt perçants tantôt gutturaux, de notes à la levée qui ricochaient d’arbre en arbre. Il y avait de la conversation dans cette forêt, des échanges invisibles, des mots d’amour, peut-être même des menaces. Des oiseaux rares venaient y faire leurs nids avant de s’envoler vers des contrées plus chaudes. Petit à petit, Viviane apprit à reconnaître les sons.

Le cri qui s’étire de la Bondrée Apivore, le chant en cascade du Milan Noir, les huées aigües du Busard Saint Martin.

Ainsi coulait sa nouvelle vie. Ragaillardie par ces sorties musicales, Viviane profitait de l’âge de sagesse avec douceur et tranquillité. Une étrange sérénité s’était emparée d’elle ; ce qui ne manquait pas de l’étonner, au regard de sa vie antérieure : passée à courir de réunions en soirées et de soirées en voyages d’affaires. Cependant, les années passant, elle se savait en train de glisser sur une pente où le corps devient lâche et où la raison, parfois, peut s’égarer. Elle le savait ; aussi le changement ne l’inquiéta pas. Dans son oreille un léger acouphène s’était installé, pénible héritage de tympans fatigués. Devant elle les coins et les lignes se brouillaient, inévitable sort des yeux ayant trop regardés. Viviane prit ces choses pour normales, à son âge vous comprenez. Si la musique printanière était moins forte, moins foisonnante, c’est qu’elle entendait moins. Si les carpes trouaient moins la surface de l’étang, et les buses se faisaient absentes, c’est qu’elle voyait moins.

Pourtant lors de son 83ème anniversaire, durant sa tournée médicale annuelle, son ORL avait été formel : elle avait une ouïe de compétition. Et si des verres d’appoint étaient nécessaires, son ophtalmologue ne s’affolait pas outre mesure. Alors Viviane ne comprenait plus. Pourquoi les oiseaux avaient-ils déserté les champs ? Lors de ses balades en forêt, il ne lui parvenait plus qu’une musique étouffée et éparse, presque du silence. Comme à ses débuts champêtres, du silence ; à nouveau, du silence. Une pensée finit par émerger.

Si ce n’était pas son corps qui l’isolait du monde et de sa musique, était-ce le monde qui devenait silencieux ?

Plus que le risque de voir son corps s’affaisser, trembler ou s’effondrer ; cette idée la saisit avec une violence insoutenable, lui parut insupportable. Comme si brusquement Viviane avait perdu sa belle abondance, comme si son environnement s’effritait. De toute évidence une guerre sanglante se jouait sous son nez, dont elle ne pouvait se faire que le témoin impuissant.

Et triste, désormais.

Fomperron ! Fomperron ! Fomperron ! morne plaine !
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres oisillons.


Aller plus loin

Plus de 400 millions d’oiseaux ont disparu en Europe ces 30 dernières années, la conséquence directe de l’effondrement de presque 80% des insectes sur la même période. En cause (et cela devient une habitude) : l’Homme. Au-delà du risque terrible que fait peser cette hécatombe sur notre survie, notre sécurité alimentaire étant directement corrélée à l’existence des insectes, elle s’ajoute aux phénomènes qui défigurent notre environnement et qui font émerger un sentiment nouveau : la solastalgie.

La solastalgie a été définie par Glenn Albrecht comme « la détresse causée par le changement de l’environnement« . Si votre cœur se serre à la vue de dauphins qui s’étouffent avec du plastique, de koalas désoeuvrés par la destruction de leur habitat ou de vallées verdoyantes ravagées par la pollution ; alors vous comprendrez aisément ce sentiment. C’est une tristesse profonde, similaire à celle qui a pu saisir nombre d’entre-nous lorsque Notre-Dame brûlait.

Un koala SDF au seum communicatif

Ce sentiment est d’autant plus prégnant qu’il se nourrit du désespoir, de la prise de conscience que certaines disparitions sont irrémédiables, qu’il n’y a pas de « planète B ». La médecin Alice Desbiolles le compare au « mal du pays ». Et les conséquences sur notre santé peuvent être nombreuses : angoisse, insomnies, dépression, refus d’avoir des enfants…

C’est un des effets pernicieux de l’effondrement, qui m’intéresse tout particulièrement (le personnage de Viviane peut se joindre à ceux de René, Camille et Ananké). Car protéger notre environnement n’est pas qu’une affaire de survie « physique », mais aussi de préservation de notre psyché. L’impact est compliqué à évaluer. Mais des première études voient le jour, comme cette mini-étude américaine réalisée en 2018 sur seulement 2 029 adultes et qui indiquait qu’environ 72% des 18-34 ans pourraient souffrir « d’éco-anxiété ».

Et il y a fort à parier que l’on entende de plus en plus parler du phénomène dans les années à venir.

Pour en savoir plus :

Crédit photo de couverture :

unsplash-logoJan Meeus

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